*7 La montagne Sainte-Victoire

Le 2 mai 2013, par une après-midi ensoleillée, à mi-chemin de sa cime, j’ai admiré le blanc sommet éblouissant de la Sainte-Victoire qui se découpait dans le ciel azur. Saillance rocheuse. Comme un biceps. Comme la colère. Ecrasante blanche montagne aride.

Il semblerait qu’on la surnomme la montagne sacrée. Mais elle n’est pas aussi ambigüe. Divine serait le terme plus adéquat. Comme un géant qui, le genou posé à terre, est sur le point de se relever, comme les sculptures de Rodin ; quand j’essaie de la décrire, peu importe les mots que j’utilise, ils tombent dans l’exagération et la banalité. La Sainte-Victoire que j’ai vue de mes yeux, celle que j’ai ressentie dans ma chair s’éloigne alors.

La montagne Sainte-Victoire dont le Pic des Mouches, son sommet le plus haut, culmine à mille onze mètres, s’étend sur dix-huit kilomètres de long et sur cinq kilomètres de large. Elle n’est pas en réalité tellement gigantesque.

Mais la prestance d’une montagne ne dépend pas vraiment de sa hauteur ou de son envergure exprimées en chiffre. Du moins, c’est ce que l’on pense face à elle.

On ne peut pas vraiment l’apercevoir depuis le centre ville d’Aix-en-Provence. J’avais entendu dire qu’un petit bus qui se dirigeait vers son sommet partait d’un arrêt proche de la gare. J’ai pris ce bus, et après avoir roulé pendant un petit moment dans des quartiers résidentiels, nous avons pénétré dans un bois. La montagne était comme toujours invisible. Or, soudain, j’ai pu apercevoir sa surface crayeuse entre les troncs des arbres. Je me suis tordu le cou tant que j’ai pu et quand j’ai levé les yeux, j’ai pu voir depuis la vitre du bus la cime de la montagne étinceler sous les rayons du soleil. Nous étions déjà dans le bois situé à son pied.

Je suis descendu à mi-chemin de son sommet et le petit bus a continué son ascension. Il y avait près de l’arrêt des étendues d’herbe, des fourrés d’arbustes, un restaurant aux airs de refuge mais aussi des maisons. Un vieil homme jardinait avec application. La Sainte-Victoire, aride montagne rocheuse, dominait du regard cette comédie humaine.

Moi, je restais figé sur place, les yeux levés vers elle. Je m’assurais que ce que je ressentais distinctement dans tout mon être différait du sentiment d’excentrisme ou d’exotisme que peut ressentir un touriste coupé de la vie quotidienne. C’était plus proche du choc.

 

*

 

Je n’aurais jamais imaginé pouvoir me rendre dans le sud de la France l’année de mes soixante ans.

J’y ai été convié par le CITL, le Collège International des Traducteurs Littéraires, qui se situe à Arles. Mais ce collège ne ressemble ni à une école, ni à une université. Un lieu de vie est réservé aux traducteurs du français de tous les pays du monde qui désirent y résider pour des séjours de longue durée. A côté de cela, chaque année est organisé un atelier pratique pour former des traducteurs professionnels. Cette fois, trois japonais et trois français ayant pour objectif de devenir traducteur ont été sélectionnés. Trois japonais et trois français ont également été recrutés en tant que tuteurs. C’est un programme ambitieux et unique, au cours duquel les jeunes participants et les traducteurs expérimentés se retrouvent principalement en tête-à-tête. Les participants posent des questions concrètes aux tuteurs qui leur transmettent leurs compétences acquises au fil des années en matière de traduction.

Cet atelier fini, je peux en parler d’une manière sereine mais au tout début, lorsque j’ai reçu ce courriel en provenance d’Arles, j’ai pensé qu’il devait sûrement y avoir une erreur. Bien que cela fasse près de trente ans que je suis dans la traduction en tant que professionnel, je n’avais pas confiance en mes capacités à l’enseigner. J’ai conscience que la traduction est fondamentalement un métier de l’artisanat : c’est au fil des jours qui s’accumulent que l’on peut à peine entrevoir les contours de ce métier. Je pensais que c’est quelque chose que l’on doit saisir par soi-même, quelque chose que l’on ne peut ni enseigner, ni étudier.

Dans ce cas, pourquoi avoir accepté ce rôle de tuteur ? La raison est simple : je voulais voir le sud de la France. Je m’étais déjà rendu plusieurs fois à Paris pour raisons professionnelles. Mais le sud était trop loin. A la fois si proche et si loin.

Un peu avant mes trente ans, j’ai passé une année de l’autre côté de la mer Méditerranée, en Algérie. Dans Alger, la capitale, depuis le restaurant d’un hôtel de la côte, comme tous les jours, je regardais la mer teintée du coucher de soleil – une mer couleur de vin, comme l’évoque Homère – et je me disais qu’une fois ce travail fini, je prendrai un de ces ferry qui traverse la Méditerranée pour me rendre à Marseille, à Aix et même à Sète où repose Paul Valéry.

Mais l’été s’est achevé, l’automne est passé et avec l’hiver, le ciel et la mer se sont teintés de gris, un vent glacial s’est mis à souffler. A la fin de mon contrat d’un an, j’étais littéralement épuisé. Je désirais être libéré de ce travail le plus vite possible pour me rendre à Paris et rentrer à Tôkyô.

J’ai finalement traversé la Méditerranée et le Midi non pas en ferry mais en avion. Une fois le sud survolé, j’ai eu la sensation de m’éloigner interminablement. Même l’Algérie a fini par devenir un pays peu sûr. Seuls sont restés les regrets. Si j’avais pris le ferry à ce moment là…

Ainsi, exactement comme si j’allais au-devant du grand amour ou comme si je m’en allais retrouver l’être aimé, je suis arrivé à Arles en étant si romantique que je ne pouvais confier mes pensées à personne.

A Arles se confondent les époques, la diversité des peuples, les vieilles rues, les vestiges et la nature. La Provence même, miniature de la France et de l’Europe, c’est aussi là-bas que Van Gogh, peintre excentrique né en Hollande, atteignit l’apogée de sa carrière d’artiste comme les coquelicots qui fleurissent à l’unisson au début de l’été. Je suis infiniment reconnaissant à cette ville et à toute l’équipe du CITL de m’y avoir invité.

J’avais envie de découvrir toutes ces choses que j’avais autrefois souhaitées voir lorsque j’étais à Alger. J’ai consacré deux de mes week-ends à visiter les environs de la ville. Parfois seul, parfois accompagné d’un ou deux participants à l’atelier. Je me suis rendu aux Saintes-Maries-de-la-Mer, ville sacrée pour les Gitans où se déroule chaque année une fête, à Avignon la cité des papes et au cimetière marin de Sète. J’étais obsédé par l’envie de boire un pastis et de humer le fumet de la soupe de poisson chaude, je suis donc allé visiter le Vieux-Port de Marseille baigné par l’or du soleil couchant.

Mais il est désormais temps de parler de la Sainte-Victoire et de Cézanne.

 

*

 

Maurice Merleau-Ponty a écrit :

 

L’« instant du monde » que Cézanne voulait peindre et qui est depuis longtemps passé, ses toiles continuent de nous le jeter, et sa montagne Sainte-Victoire se fait et se refait d’un bout a l’autre du monde, autrement, mais non moins énergiquement que dans la roche dure au-dessus d’Aix. Essence et existence, imaginaire et réel, visible et invisible, la peinture brouille toutes nos catégories en déployant son univers onirique d’essences charnelles, de ressemblances efficaces de significations muettes. (L’Œil et l’Esprit, Gallimard 1964, reproduction 1983)

 

Ce sont ces mots qui me viennent à l’esprit chaque fois que j’admire une œuvre de Cézanne. Dans  L’Œil et l’Esprit, essai relativement court, Merleau-Ponty aborde la quête de Descartes – celle de l’essence de la vision dans le toucher – ou encore la recherche de la « profondeur » que Cézanne n’a eu de cesse de poursuivre toute sa vie, et finit par écrire cette magnifique description :

 

Quand je vois à travers l’épaisseur de l’eau le carrelage au fond de la piscine, je ne le vois pas malgré l’eau, les reflets, je le vois justement à travers eux, par eux. S’il n’y avait pas ces distorsions, ces zébrures de soleil, si je voyais sans cette chair la géométrie du carrelage, c’est alors que je cesserais de le voir comme il est, où il est, à savoir : plus loin que tout lieu identique. L’eau elle-même, la puissance aqueuse, l’élément sirupeux et miroitant, je ne peux pas dire qu’elle soit dans l’espace : elle n’est pas ailleurs, mais elle n’est pas dans la piscine. Elle l’habite, elle s’y matérialise, elle n’y est pas contenue, et si je lève les yeux vers l’écran des cyprès où joue le réseau des reflets, je ne puis contester que l’eau le visite aussi, ou du moins y envoie son essence active et vivante. (ibid)

 

Mais qu’est-ce-que « l’eau » évoquée par Merleau-Ponty ?

Nous tous, ne vivons pas entouré de vide. Nous vivons constamment enrobés par quelque chose. Cela peut être par exemple l’air, la lumière, ou l’eau (la vapeur ou encore l’humidité). Ils comblent le « lieu identique » et, l’état du paysage, l’apparence des êtres, l’aspect des choses changent selon la composition de ces éléments. Nous ne vivons pas dans un lieu qui serait abstrait comme les coordonnées cartésiennes. Les peintres essaient non seulement d’en saisir les couleurs et les formes mais aussi de saisir le lieu propre à leurs existences.

Mais est-ce vraiment limité à cela ?

A l’intérieur de cette citation, je me suis plus particulière-ment penché sur l’expression « puissance aqueuse ».

Quand j’attendais le bus du retour en provenance du sommet de la Sainte-Victoire, ce que j’ai vu, était ce simplement un rocher immaculé transperçant le ciel azur comme une pointe de flèche? Je n’ai vu ni le ciel, ni ce rocher, ni les couleurs, ni senti le vent – non j’ai certainement vu et senti tout cela – mais je pense avoir éprouvé autre chose en même temps.

A cet endroit précis, la « puissance montagneuse » était mise à nue. Quelque chose comme, si j’ose dire, la puissance d’un lieu, un champ de gravitation, un champ magnétique. D’abord, dans ce que l’on nomme traditionnellement les cinq sens – dont nous devons l’origine à Aristote – n’en manque-t-il pas un de très important?

On dit que la vue, l’ouïe, le gout, l’odorat et le toucher sont les cinq sens mais par exemple, le sentiment de résistance que l’on ressent dans les muscles quand on porte un objet, la sensation de douleur quand on ne sent plus ses jambes d’avoir trop marché ou encore la fatigue, on ne peut sûrement pas les classer dans le toucher.

Si on nommait ce sixième sens le « sens du poids », ce sens là, pour nous êtres humains qui vivons dans ce monde – qui existons sur cette Terre – est le plus fondamental des sens. Ce « poids » n’est-il pas la preuve certaine de l’existence que les Hommes peuvent saisir par leur propre sensation?

Ce que Cézanne a tenté de peindre n’était-ce pas justement ce « poids » ?

« Poids » d’il-y-a d’une pomme, « poids » d’il-y-a d’une personne, « poids » d’il-y-a de la chose, de l’être, de la montagne , Cézanne en a fait la quête de sa vie.

C’est une quête dont on doit s’émerveiller. Car mener cette recherche à travers la peinture – l’art de la vue – ou pouvoir sentir le poids des choses sans les porter, revient en quelque sorte à mesurer le poids avec les yeux.

Si on considère que l’espace de la toile est une extension de la vie quotidienne, la pomme posée sur la table paraît prête à dégringoler. Mais la pomme, la cruche ou la table peintes sur la toile sont infiniment plus stables, pèsent plus lourds que la pomme ou la cruche présentes dans l’espace de notre quotidien. La couleur rouge de la pomme n’est ni son attribut, ni sa qualification. Mais elle est peinte comme l’essence même de la pomme.

L’artiste peint de cette même manière la pomme, la femme ou la montagne.

Les choses de ce monde supportent le poids – la gravité, la pesanteur –, et s’attirent réciproquement. « Une éthique qui peut être exprimée seulement par l’art  », ce je-ne-sais-quoi que je ne saurais dire autrement, Cézanne en a supporté le lourd poids.

Durant cette heure face à la Sainte-Victoire, j’ai pensé que cette montagne était le portrait vivant de Cézanne, son autoportrait pour l’éternité.

 

*

 

Il y a trente ans de cela, j’ai passé une nuit à El Goléa, une oasis du Sahara.

Dans le ciel blanc du désert au coucher de soleil imminent flottaient le soleil et la lune. J’avais l’impression qu’en tendant la main, je pourrais toucher les cratères de la lune. Le soleil ne dégageait plus aucune chaleur.

Le soleil, la lune, la terre, tout trois étaient de gris rochers. Tous trois s’attiraient. J’ai vu ce fil invisible dans les cieux.

A mon retour du midi, je me suis enfin rendu compte que ce que j’as eu la chance d’admirer à la Sainte-Victoire, c’est exactement la même chose que j’avais vu au Sahara.

 

Kei Takahashi

Traduction par Déborah Pierret

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